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Analyse · Prosus N.V.

Le CADE enquête sur 99Food, mais c’est le précédent iFood qui façonne le terrain de Prosus

Le champion brésilien n’est pas la cible de la nouvelle procédure. Son accord de 2023 devient toutefois la règle de comparaison pour ses rivaux, au moment même où Prosus prépare iFood à investir lourdement face à leur retour.

Coursiers de plusieurs plateformes circulant dans São Paulo sous le regard d'un régulateur
Illustration éditoriale générée pour Opulion - elle ne représente pas nécessairement un lieu ou un événement réel.

L’essentiel

Le Tribunal du CADE, l’autorité brésilienne de la concurrence, a décidé le 2 septembre de poursuivre l’examen de clauses utilisées par 99Food dans ses contrats avec les restaurants. Il a refusé, faute d’éléments suffisants à ce stade, la mesure provisoire demandée par Keeta. iFood n’est pas l’entreprise visée par cette nouvelle enquête. Elle est pourtant essentielle à sa lecture: le CADE analysera les pratiques de 99Food à la lumière, notamment, des limites imposées à iFood par un accord conclu en 2023. Pour Prosus, l’épisode montre que les règles appliquées à son actif le plus rentable dans la livraison deviennent un cadre de marché, mais aussi que la bataille concurrentielle sera réglementée en temps réel.

Pourquoi le sujet est matériel pour Prosus

iFood a généré 1,87 milliard de dollars de chiffre d’affaires et 400 millions de dollars d’EBITDA ajusté sur l’exercice clos en mars 2026. À lui seul, il représentait environ 32 % de l’EBITDA ajusté positif publié pour l’écosystème Prosus. Ce poids donne à toute modification de la structure concurrentielle brésilienne une portée qui dépasse largement une querelle entre applications.

Prosus a annoncé que l’EBITDA ajusté d’iFood pourrait retomber entre 100 et 150 millions de dollars sur l’exercice 2027, en raison d’investissements concurrentiels offensifs. Le holding accepte donc une baisse volontaire de résultat pour défendre et étendre son écosystème. La décision du CADE importe parce qu’elle détermine les outils commerciaux accessibles à chacun pendant cette phase de réinvestissement. Une concurrence soumise à des limites comparables rend l’effort de Prosus plus lisible. Une asymétrie durable pourrait en augmenter le coût.

EBITDA ajusté d’iFood sur l’exercice 2026, en hausse de 56 % selon Prosus
400 M$
fourchette annoncée par Prosus pour l’EBITDA ajusté d’iFood en 2027 après réinvestissement
100-150 M$
durée de l’accord de 2023 encadrant notamment les exclusivités d’iFood
54 mois

Ce que le CADE a vraiment décidé

Le dossier part d’une plainte de Keeta, l’application de livraison du groupe chinois Meituan. Keeta conteste des clauses contractuelles de 99Food, la plateforme relancée par le groupe DiDi, qui pourraient limiter la capacité des restaurants à travailler simultanément avec plusieurs intermédiaires. Le terme technique est le « multi-homing »: un même restaurant choisit d’être présent sur iFood, 99Food, Keeta, Rappi ou plusieurs à la fois.

Le CADE n’a pas conclu que 99Food avait enfreint la loi. Il a demandé des investigations complémentaires sur la durée et l’étendue des clauses, les incitations financières, les pénalités, leurs effets sur les restaurants et la structure du marché. Il veut également examiner des documents produits par 99Food qui imputent des pratiques similaires à Keeta. Autrement dit, le régulateur observe les deux nouveaux attaquants.

En parallèle, le Tribunal a refusé d’imposer immédiatement la mesure provisoire souhaitée par Keeta. Il a considéré que les preuves disponibles ne suffisaient pas, à ce stade, à établir l’urgence ou le dommage nécessaire. Ce refus ne valide pas les contrats de 99Food. Il laisse l’enquête se poursuivre sans changer immédiatement les règles commerciales.

Précision indispensable: iFood n’est pas la cible

Comment iFood est devenu l’étalon du régulateur

En 2023, iFood a conclu avec le CADE un accord qui mettait fin à une enquête sur ses pratiques d’exclusivité. Cet accord interdit notamment les exclusivités avec les chaînes comptant au moins 30 restaurants. Pour les acteurs plus petits, il limite le poids des contrats exclusifs au niveau national et dans les grandes villes. Il encadre aussi leur durée, impose une période avant renouvellement et interdit certaines clauses de parité qui auraient empêché un restaurant de proposer de meilleures conditions ailleurs.

Le CADE avait alors cherché un équilibre: empêcher qu’un acteur très puissant ferme l’accès aux restaurants, tout en autorisant certaines exclusivités de portée limitée lorsqu’elles rémunèrent un investissement commercial. Trois ans plus tard, ce compromis sert de vocabulaire à l’examen des rivaux. Le régulateur ne dit pas que toute entreprise doit copier mécaniquement les seuils d’iFood; il signale que des obligations comparables font partie de l’analyse.

Pour Prosus, c’est une forme de symétrie potentiellement favorable. iFood a déjà adapté ses contrats, ses équipes commerciales et ses systèmes de suivi à un cadre contraignant. Si 99Food et Keeta doivent respecter des principes analogues, leur entrée sur le marché ne pourra pas reposer sans limite sur la réservation exclusive de restaurants. L’avantage ne disparaît pas: des concurrents capitalisés peuvent subventionner les livraisons, les utilisateurs et les partenaires. Mais la bataille se déplace vers la qualité du service, la logistique, le produit financier et la profondeur de l’écosystème.

Le bénéfice de l’équité réglementaire ne doit pas être surestimé

Une même règle n’a pas le même effet sur une plateforme installée et sur un entrant. iFood dispose déjà d’une base d’utilisateurs, de coursiers, de restaurants et de données de transaction qui se renforcent mutuellement. Un nouvel acteur a besoin de densité pour raccourcir les délais et amortir ses promotions. Limiter ses exclusivités peut rendre cette construction plus difficile. À l’inverse, la notoriété et la taille d’iFood attirent davantage l’attention du régulateur sur chaque évolution de son offre.

Le cadre de 2023 ne couvre pas non plus toutes les dimensions de la concurrence. La livraison devient une porte d’entrée vers les paiements, le crédit aux restaurants, les avantages aux consommateurs et la publicité. Prosus indique qu’iFood Pago a réalisé 463 millions de dollars de revenus et 38 millions de dollars d’EBITDA ajusté durant l’exercice 2026, avec 1,8 milliard de reais d’actifs de crédit. Les règles d’exclusivité sur les restaurants ne répondent pas, à elles seules, aux questions de financement, de données ou de regroupement des services.

C’est là que le sujet redevient profondément « holding-first ». Prosus ne valorise plus iFood seulement comme une application qui prend une commission sur un repas. Il en fait un écosystème transactionnel, capable de monétiser le paiement et le crédit tout en nourrissant sa stratégie de services assistés par intelligence artificielle. Le CADE peut donc façonner la valeur de plusieurs boucles économiques à partir d’un même point d’entrée: la relation avec le restaurant.

Du contrat restaurant au résultat de Prosus

Pourquoi Prosus accepte une chute temporaire du profit

La croissance publiée d’iFood a été puissante: chiffre d’affaires en hausse de 40 %, EBITDA ajusté en hausse de 56 %. Pourtant, Prosus prépare le marché à une forte contraction du résultat en 2027. Le message est que la prochaine phase exigera davantage de dépenses pour défendre l’activité principale, accélérer les nouveaux services et répondre à 99Food, Keeta et Rappi.

Cette décision peut créer de la valeur si chaque dollar sacrifié aujourd’hui protège une base rentable, recrute des utilisateurs récurrents ou ouvre une source de profit supplémentaire. Elle peut en détruire si les promotions ne font que déplacer des commandes opportunistes entre plateformes. L’enquête du CADE ne tranche pas cette question. Elle ajoute une variable: la discipline concurrentielle ne sera pas seulement décidée par les budgets marketing, mais aussi par les limites imposées aux contrats.

Le signal le plus intéressant est donc double. D’un côté, le précédent iFood est assez structurant pour servir de modèle quand le régulateur analyse les nouveaux venus. Cela peut réduire une asymétrie réglementaire. De l’autre, le marché reste assez disputé pour que le CADE ouvre de nouveaux dossiers et que Prosus réduise volontairement le profit d’iFood. La rente tranquille n’est pas le scénario central décrit par les faits.

Point fort

Ce qui protège potentiellement Prosus

Les règles déjà intégrées par iFood deviennent une référence pour les rivaux. La taille, la densité logistique et l’extension dans les paiements donnent au champion plusieurs leviers au-delà de l’exclusivité.

Limite

Ce qui augmente l’incertitude

Le CADE n’a encore imposé aucune mesure à 99Food. Les entrants peuvent dépenser fortement sur d’autres leviers, tandis qu’iFood restera sous une surveillance élevée en raison de sa position et de son expansion financière.

Ce qu’il faudra surveiller

  1. 1
    Point à surveiller
    **Les diligences du CADE:** l’autorité identifie-t-elle des clauses ou des effets qui justifient des obligations pour 99Food ou Keeta?
  2. 2
    Point à surveiller
    **La symétrie réelle:** les seuils, durées et pénalités appliqués aux nouveaux acteurs ressemblent-ils au cadre accepté par iFood?
  3. 3
    Point à surveiller
    **La dépense concurrentielle:** Prosus précise-t-il la part des 250 à 300 millions de dollars de baisse attendue liée aux promotions, à la logistique ou aux nouveaux produits?
  4. 4
    Point à surveiller
    **La qualité du crédit:** la croissance d’iFood Pago s’accompagne-t-elle d’une maîtrise des défauts et du coût du risque?
  5. 5
    Point à surveiller
    **Le comportement des restaurants:** davantage de partenaires choisissent-ils plusieurs plateformes, et avec quel effet sur les commissions ou les volumes?

La question utile pour l’investisseur Prosus

Sources