Analyse · Prosus N.V.
iFood attaque Keeta au CADE : Prosus est actionnaire des deux côtés, pas de la même manière
D'un côté, une filiale détenue à 100 % dont l'EBITDA doit chuter de 63 % à 75 %. De l'autre, 193,7 millions d'actions Meituan déjà réduites. L'affaire révèle moins un conflit qu'un choix d'allocation du capital.

Un groupe peut-il déposer une plainte contre une entreprise contrôlée par une société dont il est lui-même actionnaire ? C'est exactement la situation dans laquelle se trouve Prosus au Brésil, à condition de ne pas confondre une filiale détenue à 100 % avec une participation financière minoritaire.
Le 30 août, iFood a saisi le CADE, l'autorité brésilienne de la concurrence, contre Keeta. La filiale de Prosus accuse la plateforme lancée par Meituan d'utiliser des prix inférieurs à ses coûts, financés par sa maison mère chinoise, pour gagner rapidement des parts de marché. Elle demande l'ouverture d'une procédure, une mesure préventive et un suivi des données de coûts et de prix de Keeta.
Trois jours plus tard, la page de valeur d'actif de Prosus indiquait que le holding possédait encore 193,7 millions d'actions Meituan. L'accroche est donc littéralement vraie : Prosus est actionnaire des deux côtés. Mais elle ne dit pas encore l'essentiel.
Le schéma qui dissipe le paradoxe
Prosus détient iFood
Prosus a acquis les 33 % qu'il ne détenait pas encore pendant l'exercice 2023. La croissance, les pertes et les investissements concurrentiels d'iFood remontent dans l'économie consolidée du groupe.
Prosus détient Meituan
Prosus possède des actions Meituan, qui contrôle Keeta. Les documents publics examinés n'indiquent ni contrôle de Prosus sur Meituan, ni rôle du holding dans la stratégie brésilienne de Keeta.
Cette distinction change toute la lecture. Un actionnaire minoritaire peut être économiquement exposé à une entreprise sans décider de sa politique commerciale. À l'inverse, Prosus est propriétaire d'iFood et présente la plateforme comme le cœur de son écosystème latino-américain.
Rien dans les documents consultés ne permet d'affirmer que Prosus a ordonné la saisine du CADE. L'initiative est publiée au nom d'iFood. Son issue peut néanmoins toucher un actif que Prosus contrôle entièrement.
Ce qu'iFood allègue, et ce qui n'est pas encore établi
Selon la représentation décrite par iFood et par la presse brésilienne, Keeta accepterait une perte importante sur chaque commande et financerait cette stratégie grâce aux ressources de Meituan. iFood cite des coupons pouvant atteindre 250 reais, des remises allant jusqu'à 80 % et une analyse économique de Compass Lexecon. L'entreprise soutient qu'une demande artificiellement subventionnée peut pousser restaurants et coursiers à adapter leur capacité, avant de devenir insoutenable si les incitations disparaissent.
iFood demande trois choses : l'ouverture d'une procédure administrative formelle, l'arrêt provisoire d'éventuels prix inférieurs aux coûts et le suivi périodique des coûts et des prix de la plateforme. Ce sont les demandes d'un plaignant, pas les conclusions du régulateur.
Une guerre de subventions
La société décrit une stratégie financée par une maison mère très capitalisée, susceptible selon elle d'évincer des concurrents avant une remontée des prix ou des commissions.
Une pratique de lancement
Keeta affirme que les coupons sont courants au lancement, que les restaurants participent librement aux campagnes et qu'iFood cherche à détourner l'attention de sa propre position dominante et des dossiers d'exclusivité.
La vraie information pour Prosus est dans la valeur relative des deux lignes
La dernière somme des parties diffusée par Prosus valorise ses 193,7 millions d'actions Meituan à 1,9 milliard de dollars au cours du 2 septembre. Elle attribue parallèlement 6,4 milliards de dollars à iFood.
Cette seconde valeur n'est pas un prix de marché : iFood n'est pas cotée. Prosus précise qu'elle provient d'un consensus d'analystes, complété le cas échéant par des valorisations post-transaction ou internes. Le groupe n'endosse ni ne vérifie ces estimations.
Les deux montants ne reposent donc pas sur la même méthode. Leur ordre de grandeur reste instructif : la valeur indicative d'iFood est environ 3,4 fois celle de la participation Meituan. Ce calcul Opulion ne mesure ni les droits de vote, ni le résultat comptable, ni la liquidité. Il montre que, dans la grille publiée par Prosus, l'exposition opérationnelle défendue au Brésil pèse sensiblement plus que l'exposition financière au groupe qui finance Keeta.
Prosus est bien des deux côtés sur le plan économique. Mais iFood engage sa capacité d'exécution ; Meituan engage surtout la valeur de marché du solde de titres encore détenu.
Prosus a déjà commencé à choisir son côté
Sur les douze mois clos au 31 mars 2026, Prosus indique avoir réduit sa position Meituan de 848 millions de dollars. Lors de la présentation des résultats, la direction a ajouté que des actifs non stratégiques comme Meituan pouvaient compléter les ressources consacrées aux rachats d'actions. La publication de 193,7 millions de titres au 2 septembre montre que la sortie n'est pas achevée ; sa direction, elle, est explicite.
Dans le même temps, Prosus fait le mouvement inverse chez iFood. La plateforme a produit 1,87 milliard de dollars de revenus et 400 millions d'EBITDA ajusté sur l'exercice 2026. Elle aborde pourtant l'exercice suivant avec une fourchette d'EBITDA ajusté ramenée à 100 à 150 millions. La baisse attendue atteint donc 250 à 300 millions de dollars, soit 63 % à 75 % du niveau de départ, calcul Opulion.
Prosus attribue cette contraction à l'investissement dans la demande, la logistique, l'offre aux restaurants et l'élargissement de l'écosystème face à une concurrence agressive. Le contraste est plus révélateur qu'une apparente contradiction d'actionnariat : Prosus vend progressivement une partie de son exposition passive à Meituan, tout en acceptant une forte contraction du profit de l'entreprise brésilienne qu'il possède intégralement.
Le CADE arbitre désormais une bataille à trois dossiers
La plainte d'iFood ne doit pas être mélangée avec les autres procédures du secteur. Leur proximité raconte toutefois l'intensité de la bataille : chaque plateforme demande au régulateur de limiter l'arme commerciale de l'autre.
| Date | Dossier | Question examinée | État publié |
|---|---|---|---|
| Février 2023 | CADE et iFood | Exclusivités et clauses limitant la présence des restaurants sur plusieurs plateformes | Accord de 54 mois conclu avec iFood |
| 30 août 2026 | iFood contre Keeta | Allégation de prix prédateurs et de subventions financées par Meituan | Représentation déposée ; demandes d'enquête et de mesure préventive |
| 2 septembre 2026 | Keeta contre 99Food | Clauses contractuelles de 99Food avec les restaurants | Investigation poursuivie ; mesure préventive refusée à ce stade |
Dans le dossier 99Food, distinct de la plainte d'iFood contre Keeta, le CADE a demandé de poursuivre l'examen des contrats et a refusé la mesure provisoire réclamée par Keeta faute d'éléments suffisants à ce stade. L'autorité a aussi indiqué que l'accord conclu avec iFood en 2023 pouvait servir de référence et que les pratiques de Keeta pourraient elles-mêmes être examinées.
Le régulateur ne choisit pas encore un vainqueur. Il construit les règles du terrain pendant que les nouveaux entrants dépensent.
Ce que la décision pourrait changer, et ce qu'elle ne changera pas
Si le CADE ouvre une enquête et accorde une mesure préventive, le lancement de Keeta pourrait perdre une partie de son levier promotionnel. Cela ne garantirait ni un gain de parts de marché pour iFood, ni une amélioration immédiate de son résultat.
Si le CADE refuse d'intervenir, iFood conserverait ses avantages de densité et de marque, mais devrait affronter plus longtemps une concurrence très subventionnée. Dans les deux cas, Prosus a déjà prévenu que la défense du marché pèserait sur l'EBITDA de sa filiale.
L'affaire ne modifie pas non plus la détention de Meituan par Prosus. Seule une vente de titres change directement cette exposition. Une décision du CADE pourrait influencer la valeur économique des opérations brésiliennes des deux groupes ; elle ne transforme pas une participation minoritaire en contrôle, ni une rivalité commerciale en conflit entre filiales de Prosus.
Six éléments à surveiller
- 1L'acceptation de la plainteLa première information décisive sera l'ouverture éventuelle d'une procédure par la Superintendência-Geral, avec un numéro de dossier et un périmètre publics.
- 2La mesure préventiveLe CADE limite-t-il rapidement les prix ou estime-t-il que les éléments fournis ne justifient pas une intervention immédiate ?
- 3La méthode économiqueQuel coût par commande, quelle période et quel marché géographique le régulateur retiendra-t-il pour tester l'accusation ?
- 4La dépense réelle d'iFoodLes prochains résultats devront séparer croissance des commandes, dépenses promotionnelles et investissement durable dans la logistique, la publicité et iFood Pago.
- 5Le solde MeituanLa prochaine valeur d'actif montrera si Prosus continue de céder cette participation et à quel rythme.
- 6La cohérence des dossiersLes décisions sur iFood, Keeta et 99Food reposeront-elles sur des principes comparables pour les prix, les exclusivités et l'accès des restaurants à plusieurs plateformes ?
Ce que raconte vraiment cette plainte
iFood attaque une entreprise contrôlée par Meituan pendant que Prosus reste actionnaire de Meituan. Le fait est spectaculaire ; l'asymétrie est plus importante. Prosus détient 100 % d'iFood, y concentre sa stratégie latino-américaine et prévoit une contraction de son EBITDA ajusté pouvant atteindre les trois quarts du niveau 2026. Meituan reste une participation cotée minoritaire de 1,9 milliard de dollars, déjà réduite et explicitement rangée parmi les actifs mobilisables.
La question n'est donc pas de savoir pourquoi Prosus se combat lui-même. Il ne se combat pas lui-même. Il défend une entreprise qu'il contrôle contre une filiale d'une société dans laquelle il conserve une exposition financière. En regardant simultanément la structure de détention, la valeur des lignes et la direction des flux de capital, le paradoxe disparaît et la stratégie du holding devient visible.
Sources
- iFood, iFood denuncia Keeta ao CADE por práticas predatórias, 31 août 2026
- Migalhas, description de la représentation déposée par iFood, 31 août 2026
- Estadão, repris par Terra, statut procédural et réponse de Keeta, 31 août 2026
- Prosus, Net Asset Value, données publiées au 2 septembre 2026
- Prosus, portefeuille, iFood filiale détenue à 100 %, consulté le 3 septembre 2026
- Prosus, résultats de l'exercice clos le 31 mars 2026, juin 2026
- Prosus, transcription de la présentation des résultats 2026, juin 2026
- CADE, poursuite de l'investigation sur les clauses de 99Food, 2 septembre 2026
- CADE, accord avec iFood sur les exclusivités, 8 février 2023